Communiqué de presse 13 mai 2016 La santé en prison : l’état d’urgence permanent…

La grève des agents pénitentiaires se prolonge, faute de solutions. Les jours passent et des voix s’élèvent. On commence par évoquer les grèves, leurs motivations, le quotidien des détenus pendant ces grèves (on a même eu droit à une énième visite du Comité de Prévention de la Torture et des traitements inhumains du Conseil de l’Europe, ce qui est un signal d’alarme important), ensuite la surpopulation constante et ses conséquences et enfin le système pénitentiaire de manière globale. On remet même en cause les motifs d’incarcération… Rarement nos établissements pénitentiaires auront fait autant la Une des journaux, permettant ainsi la mise en lumière d’une réalité vécue par les détenus 365 jours par an. Des conditions n’assurant pas les besoins humains fondamentaux.

Se soucier des détenus signifie se soucier de citoyens momentanément mis à l’écart. Il est donc indispensable de penser et mettre en pratique leur réinsertion au sein de la société. Si cette question se pose en matière d’intégration, de prévention des récidives et de sécurité, elle se pose aussi en matière de santé physique et mentale. Mais prendre soin cela commence par assurer aux détenus un lit, un espace d’intimité, une douche, des projets, des formations, des contacts humains… Des besoins de base auxquels ne répondent absolument pas les conditions de détention actuelles et pour lesquelles la Belgique s’est vue rappelée à l’ordre à plusieurs reprises…

Avant que le soufflé ne retombe, la santé des détenus, parlons-en ! La population carcérale est vulnérable. Caractérisée par une surreprésentation des catégories précarisées, son accès aux soins est peu aisé et sa santé est parfois très affectée avant même de passer la porte de la prison. De plus, le choc carcéral et l’épreuve de l’enfermement sont susceptibles d’avoir un impact négatif sur la santé voire de provoquer l’aggravation de certaines affections.

Dès lors, les soins de santé en prison représentent un défi à relever, tant au niveau éthique que sur le plan purement médical, vu l’enjeu en matière de Santé Publique. Or les soins de santé dépendent toujours de la Justice, ce qui n’est pas sans conséquences. A l’heure actuelle, les médecins et infirmiers exerçant en prison restent profondément isolés du système de santé général. En manque d’effectifs, de reconnaissance de leur pratique éminemment complexe, d’indépendance et de moyens en tous genres…

Faute de vision politique, la justice priorise le sécuritaire au dépend des soins de santé aux détenus. Ce manque de vision conduit à reporter et à amplifier le coût que représentera la prise en charge médicale de ces personnes par la sécurité sociale. Tôt ou tard.

Pour évoluer, le système de santé en milieu carcéral a besoin de remises en question, de transversalité, de réseaux, de projets pilotes favorisant l’empowerment des détenus, d’innovation et de continuité des soins. C’est le constat fait par différents professionnels de la santé et du social. Dans ce contexte est née l’asbl I.Care[1], qui a comme priorité de créer des ponts entre les professionnels de la santé exerçant dans différentes prisons ainsi qu’entre ces professionnels et le réseau d’aide et de soin extérieur, accompagnant des (ex) détenus.

Laissons la parole à une infirmière travaillant dans une prison du pays, via ce message que l’association a reçu cette semaine dans sa boite mail.

Ambiance terrible depuis le début des grèves…

C’est la première fois que je reçois autant d’agressivité de la part des détenus qui eux sont à bout… tout comme nous, les soignants. Soins au guichet, bâclés, pas de douche, peu d’appels, pas de visites, pas de cantine. Ils pètent les plombs… et je pense qu’à leur place je ferais encore pire. Ils s’ennuient, foutent le feu, hurlent, tapent, se scarifient, nous disent d’aller nous faire foutre, se retrouvent au cachot. Aaaah les cachots ! Tous remplis, tous les mêmes blessures causées par les agents pénitentiaires (chevilles et poignets foulés). Quand on y va, les infirmiers, que faire ? Je peux à peine leur donner un antidouleur et leur promettre que le médecin passera. Les scarifications et les tentatives de suicide se multiplient.

« A quoi tu sers alors ? »… C’est vrai, à pas grand-chose pour le moment, à part reconnaître que cette situation est intolérable et inhumaine, et je leur dis à tous que je comprends qu’ils pètent un câble. On a des p’tits jeunes qui viennent d’entrer en prison. Quelle image vont-ils avoir de tout cela ? Quel avenir peuvent-ils espérer après avoir vécu un enfermement forcé dans 9 m2 depuis autant de jours ? Quelle détresse!

Les agents restants sont aussi à bout et démunis. Je redoute plus que tout le prochain préau, qui va à coup sûr se solder par un refus de rentrer par les détenus.

On pourrait croire qu’on fout rien mais pas du tout, je passe mes heures de boulot à courir entre les ailes, distribuer des pilules, recevoir les insultes des détenus « psy » qui ne comprennent pas, soigner des plaies qu’ils se font, courir quand on m’appelle pour une tentative de suicide ou une mise au cachot, voir des policiers blasés d’être là qui ont eux-mêmes mis en prison la plupart des gars ici, stresser de devoir prendre en charge des gens qui simulent pour faire un tour à l’infirmerie (je ferais la même chose)… Bref, je suis confrontée à une violence inhabituelle en ce moment, qui je l’espère va s’arrêter dans les prochains jours. J’aime toujours autant mon travail, et je reste humaine et choquée par ce que je vois, parce qu’il le faut.

Si la situation est souvent effrayante, elle est aujourd’hui dantesque.

Il est donc indispensable de suivre les recommandations internationales qui prônent une indépendance des services des soins de santé par rapport à la justice. Les détenus deviendront alors des patients comme les autres, dont on se souciera au-delà de leur période d’incarcération. Ce transfert de compétences est en marche. Le Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE) est chargé d’évaluer le coût de cet éventuel transfert mais

 

aussi de proposer des modèles d’organisation.. Ce nouveau modèle de gouvernance est plus qu’une nécessité, c’est une urgence humanitaire afin de respecter les droits les plus fondamentaux des détenus.

[1] Créée en novembre 2015, l’association  I.Care a pour raison d’être de contribuer activement à l’amélioration de la prise en charge globale (médicale et psychosociale) des détenus, de la continuité des soins pendant l’incarcération et lors du transfert ou de la libération ainsi qu’au développement de la promotion de la santé en milieu carcéral.

 

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